Tout le monde parle d'automatisation. Personne ne montre qui finance vraiment le revenu universel.

Tout le monde parle d'automatisation. Personne ne montre qui finance vraiment le revenu universel.

Les libertariens américains veulent sauver les travailleurs… de l'IA qu'ils ont créée

Sam Altman, PDG d'OpenAI, a versé 180 millions de dollars de sa fortune personnelle dans un projet de revenu universel de base (RUB). Elon Musk, pourfendeur notoire de l'État providence, évoque lui-même la nécessité d'une aide sociale massive face à l'automatisation. Quelque chose d'étrange se produit dans la Silicon Valley : les architectes de l'IA qui menace des millions d'emplois financent désormais les filets de sécurité censés amortir le choc. Hasard ? Culpabilité ? Ou calcul stratégique parfaitement rationnel ?

Le paradoxe au cœur de la tech américaine

Il faut comprendre le contexte idéologique pour saisir l'ampleur du retournement. La Silicon Valley a longtemps épousé un libertarianisme fervent : dérégulation, méfiance vis-à-vis de l'État, culte de l'initiative individuelle. Ces mêmes cercles finançaient des think tanks opposés à toute expansion de la protection sociale fédérale.

Puis ChatGPT est arrivé. Et avec lui, une prise de conscience brutale : l'automatisation de cette génération ne ressemble à aucune autre. Les révolutions industrielles précédentes détruisaient des emplois manuels et en créaient de nouveaux, souvent cognitifs. L'IA générative, elle, attaque directement les cols blancs — rédacteurs, analystes, juristes, développeurs juniors. Le filet de reconversion traditionnelle, déjà fragile, menace de se déchirer complètement.

Sam Altman et l'expérience Worldcoin : l'utopie chiffrée

Le projet le plus emblématique reste l'expérience de revenu universel menée par OpenResearch, financée par Sam Altman. Entre 2020 et 2023, l'étude a versé 1 000 dollars par mois à 1 000 Américains à faibles revenus, pendant trois ans, sans condition. Les résultats publiés en 2024 sont nuancés :

  • Les bénéficiaires ont davantage investi dans leur éducation et leur santé
  • Le taux d'emploi n'a pas chuté de façon significative — contrairement aux prédictions des opposants
  • Mais l'impact sur la sortie durable de la pauvreté reste limité avec ce montant

Parallèlement, Altman développe Worldcoin (rebaptisé World), un système d'identité numérique biométrique couplé à une cryptomonnaie. L'idée sous-jacente : si l'IA génère des richesses colossales, distribuer un dividende numérique universel via la blockchain. Utopique ? Peut-être. Mais le projet compte déjà plus de 10 millions d'utilisateurs enregistrés dans une trentaine de pays.

Pourquoi les ultralibéraux y trouvent leur compte

Le revenu universel défendu par la Silicon Valley n'est pas celui de la gauche européenne. Il s'inscrit dans une logique néolibérale assumée, théorisée dès les années 1960 par Milton Friedman sous le nom d'« impôt négatif sur le revenu ».

Le raisonnement est cohérent avec leur philosophie :

  • Remplacer les aides sociales fragmentées (logement, alimentation, chômage) par un versement unique et universel, réduisant ainsi la bureaucratie étatique
  • Donner aux individus la liberté de dépenser comme ils l'entendent, plutôt que d'imposer des prestations en nature
  • Stabiliser la demande intérieure dans un contexte où des pans entiers du marché du travail pourraient disparaître en moins de dix ans

Andrew Yang, candidat démocrate en 2020 mais soutenu par nombre de figures tech, a popularisé cette vision avec son « Freedom Dividend » de 1 000 dollars par mois pour chaque Américain adulte, financé par une taxe sur les transactions numériques des grandes plateformes.

Les angles morts d'une solution pensée par des milliardaires

Cette convergence soudaine entre techno-élites et protection sociale soulève des questions légitimes. Qui contrôle les flux ? Un revenu universel distribué via des outils propriétaires — applications, cryptomonnaies, identités biométriques — crée une dépendance nouvelle envers des entreprises privées, pas envers des institutions démocratiquement élues.

Les économistes progressistes pointent également l'insuffisance des montants envisagés. 1 000 dollars par mois ne couvrent pas un loyer à San Francisco, New York ou même dans des villes moyennes en pleine gentrification. Sans une politique du logement et de santé robuste, le RUB risque d'être absorbé par l'inflation des coûts de base.

Enfin, la question du financement reste entière. Taxer les entreprises qui automatisent ? Créer un fonds souverain alimenté par les profits de l'IA ? Les propositions existent, mais aucune coalition politique suffisamment puissante ne s'est encore formée aux États-Unis pour les concrétiser.

Ce que l'Europe devrait retenir du débat américain

En France, en Allemagne, en Finlande — qui a mené sa propre expérimentation entre 2017 et 2018 —, le débat sur le revenu universel est moins lié à l'IA qu'aux questions d'inégalités structurelles. Mais l'accélération des déploiements de ChatGPT, Gemini et Claude dans les entreprises européennes change la donne. Des cabinets d'audit remplacent des analystes juniors. Des studios de création réduisent leurs équipes rédactionnelles. La pression arrive, et vite.

La différence fondamentale avec le modèle américain : en Europe, la protection sociale existe déjà. Le débat n'est pas de l'inventer, mais de l'adapter, financer et pérenniser face à une base fiscale qui pourrait se contracter si les emplois disparaissent sans être remplacés.

Conclusion : une idée dont l'heure est peut-être venue, pour de mauvaises raisons

Le revenu universel a longtemps été une idée de salon, trop chère, trop complexe, trop idéologique. Aujourd'hui, ce sont les PDG des entreprises qui construisent les outils d'automatisation qui la financent et l'expérimentent. Ce retournement n'est pas nécessairement de la philanthropie. C'est peut-être de la gestion du risque systémique — sociale, politique, économique.

La vraie question n'est pas de savoir si le revenu universel est une bonne idée. C'est de savoir qui le conçoit, qui le contrôle, et au service de quelle vision du monde. Parce que la réponse à cette question déterminera si l'IA devient un outil d'émancipation ou le prétexte à une nouvelle forme de dépendance.


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