Flock Safety : 5 millions de plaques scannées chaque jour, sans votre accord

Votre voiture a été scannée ce matin. Vous ne le saviez pas.

Quelque part en Géorgie, en Californie ou au Texas, une caméra blanche fixée à un poteau a photographié votre plaque d'immatriculation, identifié votre véhicule, et archivé votre passage avec une précision à la seconde près. L'entreprise derrière cette infrastructure discrète s'appelle Flock Safety. Elle équipe aujourd'hui plus de 5 000 villes américaines, et la société civile commence tout juste à mesurer l'ampleur du phénomène.

Ce n'est pas de la science-fiction. C'est le quotidien de dizaines de millions d'Américains — et le modèle commence à attirer des regards bien au-delà des frontières américaines.

Flock Safety : une entreprise, une technologie, une expansion fulgurante

Fondée en 2017 à Atlanta, Flock Safety commercialise des caméras de reconnaissance automatique de plaques d'immatriculation (ALPR — Automatic License Plate Recognition) destinées initialement aux quartiers résidentiels et aux forces de l'ordre locales. Le modèle économique est simple : les mairies, les associations de quartier ou les polices municipales louent les dispositifs pour un abonnement mensuel. En échange, ils obtiennent un accès à une base de données centralisée consultable en temps réel.

Les chiffres donnent le vertige :

  • Plus de 5 millions de plaques scannées par jour sur l'ensemble du réseau
  • Présence dans 42 États américains
  • Partenariats actifs avec plus de 4 000 agences de forces de l'ordre
  • Une valorisation dépassant 3,5 milliards de dollars après sa dernière levée de fonds

L'argument commercial est séduisant : réduire la criminalité, retrouver des véhicules volés, accélérer les enquêtes. Et il fonctionne — Flock revendique avoir contribué à plus de 125 000 arrestations. Mais c'est précisément ce succès qui inquiète.

Le problème que personne ne veut nommer : une surveillance de masse sans mandat

La technologie ALPR n'est pas nouvelle. Ce qui l'est, c'est son déploiement capillaire dans des espaces privés et semi-publics — allées de quartier, parkings d'église, copropriétés — sans que les citoyens concernés aient été consultés ou informés. Dans de nombreux cas, des associations de riverains ont signé des contrats avec Flock sans vote public ni transparence sur les conditions de partage des données avec la police.

La question centrale posée par les défenseurs des libertés civiles est la suivante : où s'arrête la sécurité collective, et où commence la surveillance individuelle ?

L'ACLU (American Civil Liberties Union) a publié plusieurs rapports détaillant les risques concrets :

  • Profilage racial : les systèmes ALPR sont déployés de manière disproportionnée dans les quartiers à majorité non-blanche
  • Absence de durée de conservation claire : certaines municipalités conservent les données jusqu'à 30 jours, d'autres indéfiniment
  • Partage inter-agences non contrôlé : une donnée collectée à Austin peut être consultée par une agence fédérale sans autorisation explicite
  • Risques pour les populations vulnérables : des cliniques pratiquant des IVG dans des États restrictifs ont vu leur parking surveillé, exposant potentiellement des patientes

Comment la société civile riposte : cartographies, recours et victoires locales

Face à cette expansion, des coalitions citoyennes s'organisent avec des méthodes aussi variées qu'efficaces.

La cartographie participative comme arme de transparence

Des collectifs comme Electronic Frontier Foundation (EFF) ont développé des outils interactifs permettant aux citoyens de localiser les caméras Flock dans leur ville. En rendant visible l'invisible, ces cartes ont déclenché des débats municipaux dans des dizaines de communautés. À Raleigh (Caroline du Nord), la publication d'une telle carte a conduit à un vote du conseil municipal suspendant l'expansion du réseau en 2023.

Les recours législatifs État par État

Plusieurs États ont commencé à légiférer. Le Maine a adopté en 2024 l'une des lois les plus restrictives du pays, limitant la durée de conservation des données ALPR à 21 jours et interdisant leur partage avec les agences fédérales d'immigration. La Virginie impose désormais un vote public avant tout déploiement dans un espace résidentiel.

La pression sur les associations de quartier

Des militants locaux ciblent directement les HOA (associations de copropriétaires) qui financent les caméras Flock sans mandat démocratique. À Denver, une campagne de sensibilisation a convaincu trois associations de ne pas renouveler leur contrat, après que des résidents ont réalisé que leurs données étaient partagées avec la police sans procédure judiciaire.

Ce que ce combat révèle d'une tension profonde

L'affaire Flock Safety illustre une fracture que l'IA va continuer d'élargir : la vitesse de déploiement technologique dépasse systématiquement la capacité des sociétés à construire des garde-fous démocratiques. Flock n'a rien fait d'illégal. Elle a simplement occupé un vide juridique avec une efficacité redoutable.

Ce qui se joue ici n'est pas simplement américain. La France, le Royaume-Uni et l'Allemagne déploient leurs propres systèmes de lecture de plaques à grande échelle. Les batailles menées outre-Atlantique — cartographies citoyennes, recours législatifs, pression sur les contrats privés — offrent un manuel d'action concret pour toute démocratie confrontée à la même question.

Conclusion : la surveillance n'est pas une fatalité

Les caméras Flock ne vont pas disparaître. Mais les résultats obtenus par la société civile américaine démontrent qu'une technologie de surveillance peut être encadrée, limitée et rendue accountable — à condition d'agir tôt, avec des outils précis et une mobilisation locale solide. La prochaine caméra installée dans votre rue n'a pas à être une boîte noire.

La transparence n'est pas un luxe. C'est la condition minimale d'un espace public digne de ce nom.


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