Deezer et Doctolib : ce que l'IA leur coûte vraiment
L'IA entraîne des modèles sur vos données. Mais qui paie les créateurs ?
Pendant que les grands acteurs de la tech se battent pour savoir qui contrôlera l'intelligence artificielle de demain, une guerre plus discrète — et bien plus concrète — se joue en coulisses. Elle oppose les plateformes numériques aux créateurs de contenu, et ses conséquences pourraient remodeler des secteurs entiers : la musique, la santé, le droit, le journalisme.
Deezer, Doctolib et des dizaines d'autres plateformes européennes se retrouvent aujourd'hui au cœur d'un paradoxe brutal : pour innover, elles ont besoin de données. Mais ces données appartiennent souvent à quelqu'un d'autre.
Le cœur du problème : l'IA se nourrit de ce qu'elle ne possède pas
Un modèle d'IA, qu'il soit génératif comme GPT-4 ou analytique comme ceux utilisés dans la recommandation musicale, apprend en ingérant des quantités massives de données. Des textes, des sons, des images, des ordonnances médicales anonymisées, des avis patients. Le problème légal est simple à énoncer, mais complexe à résoudre :
- Qui a autorisé l'utilisation de ces données ?
- Qui est rémunéré lorsque l'IA produit de la valeur à partir de ces contenus ?
- Quelle juridiction s'applique quand les serveurs sont aux États-Unis mais les créateurs en France ?
Ces questions ne sont pas théoriques. Elles font l'objet de procès en cours, de lobbying intensif à Bruxelles, et de négociations tendues entre plateformes, syndicats d'artistes et régulateurs.
Deezer : entre recommandation algorithmique et rémunération des artistes
Deezer est un cas d'école. La plateforme de streaming musicale française utilise depuis des années des algorithmes pour personnaliser les playlists, prédire les goûts des utilisateurs et recommander des artistes émergents. Jusqu'ici, rien de problématique : ces algorithmes se nourrissent de comportements d'écoute, pas directement des œuvres.
Mais la ligne se brouille avec l'IA générative. Si demain Deezer propose une fonction capable de composer une musique "dans le style de Daft Punk" ou de générer des jingles publicitaires à la demande, les artistes sont en droit de réclamer une compensation. Leurs œuvres ont servi à entraîner le modèle. Pourtant, aucun cadre légal clair n'existe encore en France pour encadrer cette rémunération.
La SACEM, société de gestion des droits musicaux, multiplie les prises de position publiques et travaille sur des modèles de licence adaptés à l'ère de l'IA. Deezer, de son côté, a signé des accords-cadres avec certains labels — mais les artistes indépendants, eux, restent largement exposés.
Doctolib : des données médicales sous haute tension
Dans le secteur de la santé, les enjeux sont encore plus sensibles. Doctolib gère aujourd'hui les rendez-vous de plus de 80 000 professionnels de santé en France. Ses bases de données contiennent des informations sur des millions de patients : spécialités consultées, fréquence des visites, pathologies implicites déduites des spécialistes choisis.
L'entreprise a clairement affiché ses ambitions en matière d'IA : optimisation des agendas, détection des no-shows, et à terme, aide à la décision médicale. Mais chaque usage de ces données dans un contexte d'IA soulève une question fondamentale : le consentement initial du patient couvre-t-il l'entraînement d'un modèle ?
La réponse actuelle du RGPD est nuancée. Le règlement européen impose un consentement explicite pour tout traitement à des fins nouvelles. Doctolib a jusqu'ici soigneusement évité de franchir cette ligne — mais la pression concurrentielle de startups américaines moins regardantes sur ces règles s'intensifie.
Ce que le règlement européen sur l'IA change concrètement
Entré en vigueur en 2024, l'AI Act européen introduit des obligations nouvelles pour les systèmes d'IA dits "à haut risque" — catégorie dans laquelle entrent les outils d'aide médicale et les systèmes de recommandation influençant des décisions importantes. Les plateformes concernées devront notamment :
- Documenter les sources de données utilisées pour l'entraînement
- Démontrer l'absence de biais discriminatoires dans leurs modèles
- Permettre aux utilisateurs de contester une décision automatisée
Pour les créateurs, c'est une avancée partielle. L'AI Act impose la transparence sur les données d'entraînement, ce qui crée un levier juridique inédit pour les artistes et les professionnels de santé souhaitant savoir si leurs contenus ont été utilisés — et réclamer une compensation en conséquence.
Vers un modèle de licence universelle pour l'IA ?
Plusieurs pistes émergent du côté des régulateurs et des industries créatives. La plus prometteuse : un système de licence collective étendue, inspiré du modèle scandinave appliqué depuis des décennies dans la musique. Les plateformes paieraient une redevance globale, redistribuée ensuite aux ayants droit selon des clés de répartition négociées.
Ce modèle présente un avantage majeur : il évite le blocage juridique tout en garantissant une rémunération aux créateurs. Son inconvénient ? Il suppose une coopération entre acteurs qui, pour l'instant, se regardent en chiens de faïence.
La vraie question derrière la bataille juridique
Au fond, ce débat sur les droits d'auteur dans l'IA n'est pas qu'une question légale. C'est une question de valeur : qui crée réellement la valeur dans un système d'IA ? Le modèle mathématique ? L'ingénieur qui l'a conçu ? Ou les millions de créateurs dont les œuvres ont rendu ce modèle intelligent ?
Deezer et Doctolib ne sont pas des vilains de cette histoire. Ce sont des entreprises prises en étau entre l'impératif d'innover et des règles du jeu qui s'écrivent en temps réel. Mais leur façon de naviguer ce moment charnière définira durablement leur relation avec les créateurs, les patients et, in fine, leurs propres utilisateurs.
L'innovation sans partage de valeur finit toujours par rencontrer la résistance. La question n'est pas de savoir si un cadre légal émergera — il émergera. Mais de savoir si les plateformes auront eu l'intelligence de le construire avec les créateurs, plutôt que contre eux.
— Reservoir Live